Sortir du capitalisme

Une critique émancipatrice du capitalisme et son dépassement libertaire

Notes de lecture

Emmanuel Faye - Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie

Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Paris, Albin Michel, 2005.

La publication des Cahiers noirs[1] en Allemagne montre que non seulement Heidegger a été un fervent nazi, mais que c’est l’ensemble de sa philosophie, jusqu’à ses concepts centraux, qui l’est. Ainsi, on apprend qu’au sein de ses Cahiers noirs, Heidegger définit « le Juif » par « l’aptitude tenace pour le calcul, le trafic et la confusion sur lesquels l'absence de monde de la judéité est fondée »[2]. Ce qui signifie que, d’une part, les Juifs sont réduits à des bestiaux (lesquels sont “pauvres-en-monde” pour Heidegger), ce qui explique qu’il fera du « négationnisme ontologique » dans ses Conférences de Brême de 1949 (voir ci-dessous). D’autre part, les individus de culture juive sont réifiés de manière antisémite [cf. Joseph Gabel, La fausse conscience, Paris, Éditions de Minuit, 1962], comme des vulgaires calculateurs et des trafiquants d’argent, soit une imagerie typiquement nazie-antisémite. Il dénonce même son ancien maître Edmund Husserl, grand philosophe d’origine juive, comme un esprit calculateur et développant un rationalisme vide.

 

Pire, répondant à une lettre de Karl Jaspers, Heidegger répondit qu’il existait quand même une dangereuse association Weltjudentum, de la « juiverie mondiale », « qui ourdirait je ne sais quel complot visant à s’assurer une domination mondiale ». On est là dans un anticapitalisme antisémite typique des nazis [cf. Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme » dans Critique du fétiche capital, PUF, 2014].

 

Par ailleurs, Heidegger intègre l’antisémitisme à la métaphysique, en faisant du « peuple-race » allemand « l’Être » et des « Juifs » des déracinés caractérisés par une absence-de-monde. Il oppose un peuple « calculant » (les « Juifs ») et leur (mauvaise) philosophie et un peuple « méditant » (les Allemands) qui savent faire de la (bonne) métaphysique. Les Juifs n’auraient pas d’attachement au sol, d’enracinement : le mythe du Juif errant du nazisme, calculateur, qui se sent chez lui partout et en même temps nulle part…

 

Après guerre, Heidegger accusera les vainqueurs de vouloir détruire l’Allemagne, exterminer les Allemands de l’Est, mais sans un mot pour les victimes des camps d’extermination. Heidegger reprend même le discours nazi de la « guerre juive » dans cet extrait des Cahiers noirs : « La juiverie mondiale excitée par les émigrants qu'on a laissé partir d'Allemagne, est surtout insaisissable, et malgré tout ce déploiement de puissance, elle n'a nulle besoin de participer aux actions militaires, face à quoi, il ne nous reste qu'à sacrifier le meilleur sang de notre propre peuple »[3].  Selon Heidegger, « les juifs vivent selon le principe de la race », et le « judaïsme mondial » qu’il conçoit de manière nazie comme un complot cosmopolitique exprimerait « le déracinement de tout étant hors de l’être » : c’est dit, « l’être », concept central de Être et temps et de l’œuvre de Heidegger, est ce qui distinguerait l’Aryen du Juif[4].

 

Tout ceci nous confirme ce qu’avait dit Emmanuel Faye il y a plus d’une décennie, dans cet ouvrage d’une importance capitale et qu’une note de lecture (même longue) ne peut épuiser : “Le nazisme pénètre jusqu’à la racine de l’oeuvre heideggerienne” (p. 8). Pire, “Heidegger […] s’est identifié au projet raciste et exterminateur mis à exécution par Hitler” (p. 8). Dès 1916, il écrit à sa fiancée Elfride : “L’enjuivement de notre culture et des universités est en effet effrayant et je pense que la race allemande devrait trouver suffisamment de force intérieure pour parvenir au sommet” (p. 10). “Cependant, au lieu de militer ouvertement comme Hitler à la tête d’un parti, Heidegger va organiser de façon souterraine sa conquête des esprits. Dès 1922, il […] convie ses étudiants à des veillées et randonnées, déléguant à Elfride – comme le révèle le témoignage de Günther Anders – la tâche de les attirer vers les mouvements de jeunesse nationaux-socialistes. […] Le recteur Heidegger organise, en octobre 1933, son premier camp d’endoctrinement, avec marche depuis Fribourg en uniforme de la SA ou de la SS.” (p. 11). En 1928, “il tente en vain d’imposer, comme son successeur à l’université de Fribourg, Alfred Baeumler, […] maître de cérémonie du grand autodafé de livres à Berlin en mai 1933” (pp. 11-12). Anders (dans Sur la pseudo-concrétude de la philosophie de Heidegger) et Adorno (dans Le Jargon de l’authenticité), deux critiques du capitalisme contrairement au recteur Heidegger, avaient bien compris qu’il s’agissait d’un racisme sacrificiel, non d’une œuvre philosophique (p. 13).

 

“En 1927, […] Heidegger édite le livre qui fera sa renommée : Être et temps, dans lequel il proclame sa volonté de “détruire” la tradition philosophique occidentale et promeut une conception de l’existence où la conscience individuelle et réflexive est totalement récusée […] Du ̣§ 53 sur la mort au § 74 sur le destin historique de la communauté […], il parvient à imposer comme seul mode d’existence “authentique” […] le sacrifice de soi au profit de la communauté” (p. 12).

 

“La même année qu’Être et temps, Heidegger s’emploie […] à détruire la notion de genre humain, en remplaçant abusivement le genos grec par les mots “lignée, souche” et en parlant désormais des “souches” au pluriel, de sorte qu’il n’est plus question de genre humain universel. Quant à son antisémitisme, […] le 2 octobre 1929, dans une missive secrète au conseiller Schwoerer, il s’en prend à ce qu’il n’hésite pas à nommer “l’enjuivement croissant de la vie spirituelle allemande”” (pp. 13-14). Dès 1929-1930, “il abandonne la question philosophique “qu’est-ce que l’homme ?” pour la question “qui sommes-nous ?”. En 1933-1934, il précise dans ses cours que le “nous” en question ne saurait désigner que le peuple allemand, le seul selon lui à avoir encore un “destin”. A cette même date, il révèle dans un séminaire la signification raciale qu’il accorde au mot “peuple”, en se référant à “l’unité du sang et de la souche” et à la “race”, pour définir la “santé du peuple” (p. 14).

 

Pire, “dès 1931, il confie à l’un de ses étudiants qu’il place tous ses espoirs dans l’instauration d’une dictature national-sociale et affirme qu’il ne faut pas reculer devant l’assassinat des principaux opposants politiques dont les nazis ont déjà dressé la liste. […] Le 7 mars 1933, dans une lettre […], il fait sienne la sentence de Hitler : “la terreur ne peut être brisée que par la terreur”, et donne en exemple à la jeunesse allemand la vie de Horst Wessel, […] membre actif des “sections d’assaut” (SA) national-socialistes […] et dont les nazis avait fait un héros au point de baptiser leur hymne de son nom” (pp. 14-15).

 

Faye poursuit : “En vertu de la nouvelle constitution universitaire qu’il a contribué à mettre en place et qui supprime toute élection démocratique, il devient, le 1er octobre 1933, le premier recteur-Führer directement nommé par le ministère national-socialiste. En novembre 1933, le recteur Heidegger appelle le peuple allemand à voter pour Hitler […] Et dans son cours, il radicalise davantage son propos en donnant pour but à ses étudiants “l’extermination totale” de l’ennemi intérieur, c’est-à-dire l’extermination des Juifs assimilés et des opposants politiques. Pour ses auditeurs, la visée meurtrière est très claire. En effet, Heidegger prend soin de reprendre la même expression féroce que les ligues d’étudiants nazis de Fribourg […] lorsque elles appelaient à “l’extermination totale du judéo-bolchevisme” par « le feu de l’extermination » (pp. 15-16). De plus, « Heidegger met en œuvre avec détermination la discrimination antisémite préconisée par les nazis. Il institue la sélection raciale au commencement des études, en décrétant l’entrée en vigueur du […] numerus clausus antisémite. Il prononce en outre l’éloge de ce « droit » antisémite dans son discours de rectorat du 27 mai 1933. A cela s’ajoute […] la directive du 3 novembre 1933 par laquelle le recteur Heidegger ordonne de ne « plus jamais » accorder de bourse aux « étudiants juifs ou marxistes » » (pp. 16-17).

 

En 1933-34, dans un de ces cours, il parle de « conduire les possibilités fondamentales de l’essence de la souche originellement germanique jusqu’à la domination », reprenant presque mot-pour-mot une phrase dans Mein Kampf d’Adolf Hitler (p. 18). Un auditeur de son époque s’est d’ailleurs exclamé au sujet d’Heidegger après avoir assisté à un de ses cours : c’est « Hitler en chaire » ! (p. 19). Heidegger soutient, de même, que « la nature de notre espace allemand […] ne se manifestera sans doute jamais au nomade sémite », manière de dire qu’il ne faut plus de Juifs au sein du Reich allemand (p. 20). « Alors que les commandos de la SS […] ont déjà entrepris, dès l’été 1941, d’exterminer les Juifs polonais, Heidegger rédige son cours sur « la métaphysique de Nietzsche ». Rejetant toute critique morale, il décrit froidement et légitime historiquement ce que le national-socialisme est en train d’accomplir […]. Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’un conflit militaire, mais de « passer les êtres humains au crible, jusqu’au point de non-retour » […] Quant à la « justice », elle a perdu pour lui toute signification humaine, morale ou juridique » (p. 21).

 

De plus, « très tôt, nous trouvons […] chez Heidegger des métaphores énigmatiques et inquiétantes célébrant feu et bûchers […]. En 1933, ces bûchers se nomment autodafés et, loin de les interdire, le recteur Heidegger préside la cérémonie nazie officielle pour la fête du solstice d’été […] Or, c’est devant cet autodafé symbolique du 24 juin que Heidegger prononce son « discours du feu ». Il salue le feu et cette flamme qui, dit-il, nous « montre le chemin d’où il n’y a plus de retour ». Le feu a commencé de prendre, et Heidegger ne cessera plus de le célébrer […] Et en 1942, nous retrouvons l’appel au feu, placé cette fois au centre de son enseignement. Il consacre en effet son cours du semestre d’été 1942 à commenter l’hymne de Hölderlin Der Ister, et tout particulièrement son premier vers, plusieurs fois cité dans le cours : « Jetzt komme, Feuer » : « Viens maintenant, feu ! ». Cet appel est tragiquement inquiétant, car, à l’été 1942, le feu qui crépite et s’élève est celui des camps d’extermination : Belzec, Sobibor… où les cadavres des victimes juives exterminées – et parfois même des enfants vivants – sont brûlés par milliers sur des brasiers géants. » (pp. 23-24).

 

Son « séminaire inédit de 1933-1934 va jusqu’à identifier le peuple à une « communauté de souche et de race » » (p. 43), tandis que celui de l’hiver 1934-1935 « expose sa conception de la politique comme affirmation de soi d’un peuple ou d’une race » (p. 47). Faye conclue : « Heidegger enseigne, dès 1933, dans ses cours et séminaires, les trois principaux buts du nazisme : 1) la domination de la race originellement germanique ; 2) l’extermination totale de l’ennemi intérieur ; 3) l’expansion de l’espace vital du peuple allemand […] Et il n’a pas manqué d’influencer les auditeurs […]. Des auditeurs dont beaucoup, au début des années 1940, participeront aux campagnes du 3ème Reich, notamment sur le front de l’Est » (pp. 25-26). Et il n’y aura pas de repenti après 1945, au contraire. Heidegger partout au sein des départements de philosophie en France, massivement diffusé au Japon entre 1933 et 1941, popularisé en Iran par un des idéologues du régime islamiste, Ahmad Fardid[5] : il mérite donc qu’on s’y attarde (pp. 27-28).

 

Avant 1933

 

Au cours du 1er chapitre [Avant 1933 : le radicalisme de Heidegger, la destruction de la tradition philosophique et l’appel du nazisme], Faye rappelle que « l’adhésion de Martin Heidegger au parti national-socialiste le 1er mai 1933 […] n’exprime pas le ralliement occasionnel d’un homme dont l’œuvre subsisterait de manière indépendante » (p. 51). Il rejette dès 1919 l’universalisme (p. 57). Heidegger dans Être et temps substantifie l’être qui va devenir « l’Être », ce qui est déjà fort suspect philosophiquement. « En outre, il substitue à l’analytique transcendantale kantienne une analyse de l’existence et propose des « existentiaux » - l’être dans le monde, l’être en commun, l’être pour la mort, etc. - en lieu et place d’une table des catégories » (pp. 64-65). Heidegger rejette également l’Aufklärung (p. 65), et toute philosophie de la subjectivité individuelle (p. 66). Et « la destruction de l’individu et du moi humain pour laisser place à la communauté de destin du peuple n’est, ni dans son intention ni dans sa démarche, une entreprise purement philosophique, mais un projet « politique », qui s’inscrit dans les fondements mêmes du national-socialisme, avec sa doctrine du Volksgemeinschaft » (p. 69). Enfin, « la proximité de Heidegger avec le mouvement national-socialiste commence très tôt. […] Anders évoque […] les préjugés de Heidegger lui-même [dans les années 1920], « pas très éloignés du Blubo », c’est-à-dire du Blut and Boden, de la doctrine nazie du sang et du sol » (pp. 94-95). Dans des conférences de 1925, Heidegger fait sienne l’affirmation de Dithley selon lequel « l'homme moderne, l'homme depuis la Renaissance, est prêt à être enterré »[6].

 

Heidegger, agent zélé de la « mise au pas générale » de l’Allemagne (1933-1934)

 

Dans ce deuxième chapitre [Heidegger, la « mise au pas » et le nouveau droit des étudiants], Faye rappelle l’attitude d’Heidegger dans les premiers mois du régime nazi. Il raconte son approbation de l’exclusion des professeurs et des étudiants juifs de l’Université, sa femme écrivant dans une lettre au nom d’elle et de son époux qu’il s’agit d’une loi « raisonnable » du « point de vue allemand » (p. 120). Heidegger a fait campagne pour l’abrogation du système d’élection des recteurs d’Université et en faveur d’un système du Führerprinzip (nomination du recteur par le Führer), et devient d’ailleurs le premier recteur d’Université ainsi désigné (pp. 123 et suivantes). Il décide de ne pas aller à Berlin, mais au nom d’une mystique völkisch faisant l’apologie de l’enracinement local (p. 130). Le 2 mai 1933, il écrit dans une lettre à son frère « tu dois considérer la totalité du mouvement non pas d’en bas, mais à partir du Führer et de ses grands objectifs. […] Désormais on ne doit plus penser à soi mais seulement à la totalité et au destin du peuple allemand » (p. 158). Il déclare quelques jours après à ses étudiants : « Le peuple allemand dans sa totalité s’est retrouvé lui-même sous une grande direction (Führung). Sous cette Führung, le peuple venu à lui-même se crée son État » (p. 159). Il invoque même dans son discours Prométhée, ce qui n’est pas innocent puisque dans Mein Kampf Adolf Hitler disait que « l’Aryen est le Prométhée de l’humanité » (p. 162). Enfin, il affirme que les étudiants allemands ont comme devoirs le « service du travail », le « service de la défense » et le « service du savoir », et ce alors même qu’Hitler dans Mein Kampf affirmait dans un concentré de l’anticapitalisme tronqué du nazisme (et son apologie du côté concret et « productif » du capitalisme opposé au côté abstrait, « parasitaire » et « improductif » identifié au « Juif ») « la mission du combat pour le triomphe de l’homme aryen et tout en même temps pour le triomphe de la pensée du travail productif, lequel fut toujours antisémite et restera antisémite à jamais » (p. 164).

 

Le 14 juin 1933, dans un discours intitulé Le Service du travail et l’Université, Heidegger révèle sa fascination pour les camps de travail, « qu’il présente comme une manifestation nouvelle de la Volksgemeinschaft » (p. 167). Peu après, il participe à un autodafé, et prononce un discours dans lequel il dit : « Flamme, annonce-nous, éclaire-nous, montre-nous le chemin d’où il n’y a plus de retour » (p. 143). Le discours du rectorat d’Heidegger fera quant à lui partie d’un recueil des « grands textes » du nazisme en 1938, et où il figurera en bonne compagnie avec Goebbels (pp. 144-145). Heidegger fait par ailleurs l’apologie des étudiants nazis faisant régner la terreur dans l’Université (p. 148), et en appelle à la « race dure », la « race allemande à venir » et « notre race » pour vaincre la « résistance » au nazisme (p. 171).

 

Dans un discours durant l’été 1933, Heidegger affirme « Adolf Hitler, notre grand Führer et chancelier, a créé à travers la révolution national-socialiste un État nouveau […]. Pour tout peuple, le premier garant de son authenticité et de sa grandeur est dans son sang, son sol et sa croissance corporelle. S’il perd se bien ou le laisse seulement s’affaiblir considérablement, tout effort de politique étatique, tout savoir-faire économique et technique, toute action spirituelle demeureront à terme nuls et non avenus » (p. 174). On est là en pleine pensée de la race et de la décadence, caractéristique de l’extrême-droite selon Alain Bihr dans L’actualité d’un archaïsme (Page Deux, Lausanne, 1998). De même, Heidegger met au service du nazisme ses concepts d’essence, d’étant et d’être (p. 179). Fin 1933, il proclame « la fin de la philosophie » qui s’était idolâtrée comme « pensée privée de sol et de puissance », et annonce un « retour à l’essence de l’être » ouvrant la voie à une « science völkisch », c’est-à-dire du peuple-race (p. 180).

 

Les cours de 1933-1934

 

Après avoir rappelé la critique de Heidegger dans Le Jargon de l’authenticité d’Adorno, où il écrivait que Heidegger orchestrait une « désintégration de la langue en mots en soi », « qui se referment sur eux-mêmes et deviennent des signaux » (Theodor Adorno, Le Jargon de l’authenticité, Paris, 1989, pp. 43-44), Faye rappelle que dans son séminaire de 1933-1934, « Heidegger rattache ouvertement la « santé du peuple » à l’unité du sang et de la race. Il déclare en effet que dans un mot comme « santé du peuple » est ressenti « le lien de l’unité du sang et de la souche, de la race » » (p. 175). D’ailleurs, « le 13 avril 1934, peu de jours avant que sa démission du rectorat ne prenne effet et donc à un moment où il n’est obligé à aucun activisme, Heidegger écrit au ministère de Karlsruhe pour exiger la création […] d’une « chaire de professeur ordinaire de doctrine raciale et de biologie héréditaire » » (p. 176). En outre, même après sa démission du rectorat en avril 1934 pour des raisons personnelles, « Heidegger continue à diriger des camps nazis de travail et d’étude, à l’automne 1934 » (p. 91), dans lesquels il procède à une élimination progressive des participants sur un mode darwiniste (p. 169). Il exhorte également « notre race – nous dans notre camaraderie pleine de mystère avec les camarades morts », ce qui est clairement un discours nazi (p. 202).

 

« La démission du rectorat le 23 avril 1934, liée […] au radicalisme de Heidegger […], ne marque nullement la fin de l’activité publique de Heidegger au service de la Führung hitlérienne, mais au contraire son « approfondissement » » (p. 204) : elle n’est nullement un signe de désaveu du pouvoir nazi. D’ailleurs « il a accepté de participer à la constitution d’une nouvelle école des professeurs du Reich » à cette époque (p. 205), et ses conférences d’août 1934 redoublent de national-socialisme : « Notre présent allemand est rempli d’un grand bouleversement qui s’empare de l’existence historique tout entière de notre peuple. Le commencement de ce bouleversement, nous le voyons dans la révolution national-socialiste » (cité dans Faye, p. 205). « Travail », « honneur », « mission », voilà quel doit être le trypique du peuple-race allemand selon Heiddeger (p. 206). Heidegger utilise ses concepts d’être et d’étant au service d’une pensée politique nazie : « Un État est seulement pendant qu’il devient, devient l’être historique de l’étant, qu’on appelle le peuple » (cité dans Faye, p. 211).

 

Florilège de citations des cours de 1933-1935

 

Même s’il faudrait approfondir davantage le quatrième chapitre de Faye [Les cours des années 1933-1935 : de la question de l’homme à l’affirmation du peuple et de la race allemande], on peut en extraire quelques citations des cours 1933-1935 : « Nous sommes un peuple qui doit d’abord conquérir sa métaphysique et qui va la conquérir, ce qui veut dire que nous sommes un peuple qui a encore un destin » (cité dans Faye, p. 221). Ou encore « lorsque aujourd’hui le Führer parle sans cesse de la rééducation en direction de la vision du monde national-socialiste, cela […] signifie […] produire une transformation totale, un projet mondial, sur le fondement duquel il éduque le peuple tout entier. Le national-socialisme n’est pas n’importe quelle doctrine, mais la transformation fondamentale du monde allemand et, comme nous le croyons, du monde européen » (cité dans Faye, p. 235). Par ailleurs, en 1934, Heidegger affirme “les possibilités fondamentales de l’essence de la race originellement germanique” (cité dans Faye, ibid., p. 575). Heidegger affirme également que si l’on exclut les Allemands des Sudètes du peuple allemand, alors « peuvent aussi être compris dans le compte ceux qui, considérés de manière völkisch, sont racialement étrangers, n’appartiennent pas au peuple » (cité dans Faye, p. 243). Ici, Heidegger fait clairement sienne la conception nazie, c’est-à-dire raciste, du peuple. Il le réaffirme à d’autres reprises : « Souvent nous utilisons le mot « peuple » aussi au sens de « race » » (cité dans Faye, p. 244), étant entendu que « ce que nous appelons « race » (Rasse) entretient une relation avec ce qui lie entre eux les membres du peuple – conformément à leur origine – par le corps et par le sang » (cité dans Faye, p. 244).

 

Mettant la philosophie de l’histoire au service des desseins géopolitiques de l’Allemagne nazie, il affirme que « lorsque l’avion conduit le Führer de Munich à Venise jusqu’à Mussolini, alors advient l’histoire » (cité dans Faye, p. 246). Il conçoit également Hitler de manière mystique : « Le vrai et unique Führer fait en effet signe de son être vers le domaine des demi-dieux. Être Führer est un destin et par conséquent un être fini » (cité dans Faye, p. 255). Pour Heidegger, ainsi, « un Führer n’a pas besoin d’être éduqué politiquement » (cité dans Faye, p. 288). Il fait également signe de son antisémitisme, avec cette remarque : « Le nom de Héraclite n’est pas le titre d’une philosophie des Grecs depuis longtemps tarie. […] C’est en vérité le nom d’une puissance origine de l’existence historique occidentale et germanique, et cela dans sa confrontation première avec l’Asiatique » (p. 262), c’est « le Juif » dans le contexte de l’Allemagne nazie. Il affirme enfin à cette époque : « « La vision du monde n'est pas une superstructure venant après-coup, mais un projet mondial qu'un peuple accomplit.[7] »

 

Certes, tout cela peut paraître bien mystique, et sans doute que les dirigeants nazis ne se sont guère intéressés à un métaphysicien aussi mystique d’Heidegger, comme c’est la ligne de défense des Heideggeriens depuis un certain nombre d’années. Mais Heidegger a eu une influence nazifiante sur ses auditeurs, futurs ou ex-soldats du front de l’Est, et il continue d’avoir une influence nazifiante sur ses lecteurs d’aujourd’hui, comme des Francis Cousin qui, s’ils n’arriveront jamais au pouvoir ou ne seront jamais conseillers du Prince, même d’extrême-droite, n’en ont pas moins une influence nazifiante sur leurs lecteurs ou auditeurs.

 

D’ailleurs Heidegger justifie par avance l’expansion nazie et ses exterminations : « La véritable liberté historique des peuples d’Europe est la condition préalable à ce que l’Occident vienne encore une fois à lui-même de manière historico-spirituelle et mette en sûreté son destin dans la grande décision de la Terre contre l’Asiatique » (cité dans Faye, p. 264), c’est-à-dire « le Juif » et les « bolchéviques » (c’est-à-dire les dizaines de millions de « Slaves »).

 

L’hitlérisme philosophique de Heidegger

 

Le cinquième chapitre [L’hitlérisme de Heidegger dans le séminaire Sur l’essence et les concepts de nature, d’histoire et d’État] présente le séminaire d’Heidegger où celui-ci affirme faire une « éducation politique » national-socialiste. Il y a donne une définition naturalisante, organiciste, entièrement positive, de l’État (pourtant une machinerie de domination sociale et de gouvernement du capital), comme « modalité de l’être dans lequel il y a de l’homme », et dont l’étant correspondant est « le peuple » (donc la race aryenne) (p. 273), peuple défini comme « l’étant de l’État, sa substance, le fond qui le soutient » (p. 279). Ou encore : « Le peuple, l’étant, entretient une relation très précise avec son être, avec l’État » (p. 307).

 

Heidegger naturalise ainsi cette construction sociale qu’est « la race » (dont la conception biologisante est rappelée à plusieurs reprises, notamment p. 323) ou le « peuple-race », de pair avec une apologie naturalisante de l’État (conçu comme Führerstaat), comme dans l’extrême-droite contemporaine. Il dit même que « le peuple aime et veut l’État ; c’est là son genre et sa modalité d’être en tant que peuple. Le peuple est régi par la poussée, par l’eros vers l’État » (cité dans Faye, p. 313). Il faut dire que le Führerstaat nazi était érotique, au sens d’érotisation de la mort (Jean-Marc Royer). Plus loin, il reparle de la notion de « santé du peuple », dans lequel serait « ressenti en plus le lien de l’unité du sang et de la souche, de la race » (p. 280). Tout ceci rappelle un passage de Mein Kampf, nous dit Emmanuel Faye, où Hitler parle en effet de « créer la base de granit sur laquelle un État pourra s’élever un jour, qui ne représente pas un mécanisme étranger à notre peuple […], mais un organisme völkisch : un État germanique de la Nation allemande » (p. 282).

 

En conclusion d’une séance de son séminaire de l’hiver 1933, Heidegger affirme : « Si nous demandons « Qu’est-ce que la domination ? Sur quoi se fonde-t-elle ? » […] nous apprendrons bien plutôt que la domination, l’autorité et le service, la subordination sont fondés sur une tâche commune. Ce n’est que là où le Führer et ceux qu’il conduit se liguent en un unique destin et combattent pour la réalisation d’une idée que peut croître l’ordre vrai. […] [Lorsque] l’existence et le supériorité du Führer se sont enfoncées dans l’être, dans l’âme du peuple pour le lier originellement et passionnément à la tâche […] [alors] il se laissera guider dans le combat, il voudra et aimera le combat. [Le peuple] alors déploiera ses forces et persévérera, il sera fidèle et se sacrifiera. À chaque nouvel instant, le Führer et le peuple se lieront plus étroitement, afin de mettre en œuvre l’essence de leur État , donc de leur être, croissant côte à côte, ils opposeront leur être et leur vouloir historiques et sensés aux deux puissances menaçantes que sont la mort et le diable, c’est-à-dire la corruption et la décadence de leur essence authentique » (cité dans Faye, pp. 324-325).

 

Outre une apologie de la domination et de la subordination, outre un appel au « sacrifice » du « peuple allemand » qui va effectivement avoir lieu quelques années après, comme dit Emmanuel Faye, « quant au combat du Führer et de son peuple contre la mort et le diable, les auditeurs de Heidegger ne pouvaient guère ignorer que dans le chapitre sur « le peuple et la race » de Mein Kampf, le Juif est identifié au diable : « Personne ne s’étonnera si, dans notre peuple, la personnification du diable comme symbole de tout ce qui est mal prend la figure corporelle du Juif » » (cité dans Faye, p. 326). Comme dit Emmanuel Faye, « en jouant du pathos du diable en référence au Führer, Heidegger éveille et cultive chez ses étudiants ce qu’il y a de plus noir dans l’hitlérisme » (p. 327).

 

Pire, en parlant du « nomade sémite » comme étant privé de tout espace propre, incapable de comprendre ce qui est « spécifiquement le Völkisch », Heidegger justifie devant des futurs soldats du front de l’Est leur destruction spatiale (p. 334). Faye consacre ensuite un sous-chapitre intitulé « L’apologie heideggerienne de la domination hitlérienne » aux incessantes justifications du pouvoir total du Führer, loué comme « le grand réalisateur, celui qui agit, [qui] est simultanément le puissant, le dominant » (p. 337). Heidegger affirme également que l’État « est la réalité la plus réelle, qui doit donner à la totalité de l’être un sens nouveau, un sens originel. C’est dans l’État qu’advient la plus haute réalisation de ce qu’est l’être humain » (cité dans Faye, p. 347). Et quelle forme d’État : « Le Führenstaat […] signifie l’accomplissement du développement historique, la réalisation du peuple dans le Führer » (p. 347).

 

Après 1935

 

“On a dit qu’en 1933 Hegel était mort; au contraire, c’est alors seulement qu’il a commencé à vivre” (cité dans Faye, ibid., p. 457). Heidegger, après deux ans de terreur nazie, affirme cette terrible sentence. Au début de son séminaire de 1935, il affirme “l’État actuel doit encore durer au-delà de 50 ou 100 ans” (cité dans Faye, ibid., p. 458). Son objectif est donc une pérenisation historique de l’État nazi, du Führerstaat. En Août 1934, quelques semaines après la Nuit des longs couteaux, Heidegger signe une déclaration publique d’allégeance au Fuhrer (p. 473). Heidegger affirme dans ce cycle : “L’État n’est rien d’autre que l’esprit du peuple” (p. 511).

 

L’interdiction de faire des cours explicitement “politiques” après 1935, et son implication officielle dans les projets éditoriaux des Archives Nietzsche (p. 537, 553), font qu’Heidegger en conformité avec les directives nazies va se consacrer durant plusieurs années à Nietzsche, sans qu’il s’agisse nullement d’une critique du nazisme comme il le prétendra pour sauver sa peau en 1945. Au contraire, en 1941-42, en pleine “solution finale”, Heidegger affirme dans un cours professé à des soldats blessés revenant du front de l’Est : “Le principe de l’institution d’une sélection raciale est […] métaphysiquement nécessaire” (cité dans Faye, ibid., p. 537). En 1938, Heidegger affirme “un contrôle idéologique des nouveaux ouvrages allemands qui paraissent aujourd’hui est politiquement nécessaire” (cité dans Faye, ibid., p. 556). En 1939, Heidegger affirme : “Il n’y a pas de peuples politiquement doués. Il n’y a que des peuples qui sont solidement placés dans la main d’une minorité dirigeante […]. Le génie politique d’une masse n’est que la confiance dans le commandement (Führung)” (cité dans Faye, ibid., p. 571). Heidegger parle dans des passages expurgés de son Nietzsche d’un “Negerkral”, c’est-à-dire “village de nègres” ou “enclos pour nègres” (p. 567). Il y affirme également l’accomplissement de l’individu comme mise au service de la “communauté” (Gemeinschaft) (p. 590). Enfin, il pose la motorisation de l’armée allemande, condition de réussite de sa campagne de Mai-Juin 1940, comme un “acte métaphysique” ! (cité dans Faye, ibid., p. 594).

 

En 1941-42, dans un cours rédigé non-prononcé, il affirme le “dressage des hommes” et le “principe de l’institution d’une sélection de race” comme “métaphysiquement nécessaire” (pp. 595-596). En 44, dans ses cours de poésie, Heidegger pose comme seul poète authentiquement allemand Hölderlin, poète favori des nazis, et écarte Heine au prétexte qu’il est juif. On voit donc que Heidegger reste un fervent nazi jusqu’à la fin de la guerre. Après celle-ci, pour échapper à une dénazification intellectuelle trop forte, Heidegger supprime certains passages, avant de les rajouter dans des éditions ultérieurs : en fonction du contexte il dénazifie ou renazifie discrètement son oeuvre. Heidegger n’a, de son aveu même, pas pris de distance avec le nazisme avant 1938 (p. 600), même si en réalité il n’a jamais pris de distance avec le nazisme.

 

Le « négationnisme ontologique » d’Heidegger

 

La réponse d’Heidegger à son ancien élève, Herbert Marcuse, en 1948 (pp. 656-559), est édifiante : il dit qu’il attendait du nazisme un “renouvellement spirituel de la totalité de vie”, et parle simplement d’”erreur politique”, alors qu’il s’agit de l’adhésion à un régime annonçant explicitement dans Mein Kampf que son objectif est l’extermination des Juifs. Quant à celle-ci, Heidegger se contente de dire qu’à la place de Juifs, on aurait pu parler des Allemands de l’Est ! Comme ci ceux-ci, auparavant membres d’un Reich ayant des vélleités d’extermination des Slaves, étaient victimes d’un génocide.

 

Dans ses conférences de Brême de 1949, les camps d’extermination nazis sont présentés comme de simples formes particulières du dispositif (Gestell) de la technique moderne (p. 597),. Quand on sait qu’Heidegger personnifie la technique comme “l’esprit juif”, on peut raisonnablement y voir une forme de « négationnisme ontologique », avec Faye. Heidegger affirme ainsi : “L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée, dans son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination” (cité dans Faye, ibid., pp. 660-661). Heidegger, en s’interrogeant à trois reprises au sujet des victimes du génocide nazi “Meurent-ils”, et  en poursuivant “Mourir cependant signifie porter à bout la mort dans son essence. Pouvoir mourir signifie avoir la possibilité de cette démarche. Nous le pouvons seulement si notre essence aime l’essence de la mort. Mais au milieu des morts innombrables l’essence de la mort demeure méconnaissable. […] La mort appartient au Dasein de l’homme qui survient à partir de l’essence de l’être. […] C’est pourquoi l’homme peut mourir si et seulement si l’être lui-même approprie l’essence de l’homme dans l’essence de l’être à partir de la vérité de son essence. […] Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot” (cité dans Faye, ibid., p. 663).

 

Et Faye de commenter limpidement : “Le “meurent-ils” répété trois fois appelle chez le lecteur une réponse insoutenable: selon Heidegger, personne n’est mort dans les camps d’extermination, parce que aucun de ceux qui y furent exterminés ne portait dans son essence la possibilité de la mort”. […] Nous ne sommes plus seulement dans le révisionnisme, mais dans un négationnisme total. […] Après avoir, de manière révoltante, nié l’ampleur de la Shoah en parlant de “centaines de milliers” alors que plusieurs millions d’êtres humains ont bien été exterminés par les nazis, il laisse entendre que personne n’est mort dans les camps d’extermination, parce que aucun de ceux qui y furent liquidés ne pouvait y mourir. C’est [donc] intentionnellement qu’au début de son texte il n’emploie jamais le mot “homme” à propos des victimes des camps d’extermination […] Non seulement les populations massacrées ne sont pas mortes, mais elles ne pouvaient même pas vivre” (pp. 664-665). Ceux qui défendront encore Heidegger après cela sont véritablement inhumains, des négationnistes [Cf. également Nicolas Tertulian, “Histoire de l’être et révolution politique” et “Qui a peur du débat”, Les Temps modernes, 1990]. L’historien Nolte, par exemple (pp. 672 et suivantes). Heidegger a d’ailleurs fait des émules négationnistes : Nolte, mais également Robert Faurisson, qui a dédié un de ses articles “à la mémoire de Martin Heidegger” (p. 679), et peut-être également de nombreux islamistes iraniens.

 

Encore un peu d’Heidegger ?

 

Le dernier chapitre de Faye éclaire encore quelques aspects d’Heidegger. Dans son cours de 1933-1934, Heidegger affirme qu’une “grande transformation de l’existence (Dasein) de l’homme” était en cours, “transformation fondamentale à partir du monde allemand” résultant de la “volonté du Führer” de “transformation totale” inspiré par sa “vision du monde national-socialiste” (p. 601). Heidegger défend ainsi explicitement la “révolution nazie”. Le “principe völkisch”, celui de la race aryenne, est d’autre part perçu comme “déterminant pour l’existence historique” par Heidegger en 1934 (cité dans Faye, ibid., p. 602). Heidegger affirme de même, en 1934 : “Le bolchevisme [comme égalitarisme] est de fait juif; mais le christianisme est aussi fondamentalement bolcheviste [du fait qu’il a des origines juives” (cité dans Faye, ibid., p. 607). L’équation nazie bolchévisme = christianisme = judaïsme est donc posée explicitement chez Heidegger. Par ailleurs, Heidegger affirme que “l’essence du peuple est sa “voix” […] La voix du peuple parle rarement et seulement à travers le petit nombre”. Autrement dit, à travers celle du Führer et du parti nazi. Quand on sait que cette voix est “la voix du sang” en 1934 dans un cours d’Heidegger, on ne peut que s’interroger (pp. 610-611).

 

Heidegger critique, de même, la “domination judéo-chrétienne”, en bon néo-païen nazi qu’il est (p. 618). Dans son ouvrage Koinon, écrit aux débuts de la 2ème guerre mondiale, il fait l’apologie de “la pensée de la race” (p. 621), une race qu’il faut dresser (p. 622). Plus loi,, il écrit : “Toute doctrine de la race comporte à strictement parler, d’emblée, la pensée d’une prééminence raciale” (cité dans Faye, ibid., p. 623). Heidegger affirme que “la forme chrétienne et bourgeoise du “bolchevisme” anglais est la plus dangereuse. Sans l’anéantissement de celle-ci, l’époque moderne se maintient” (cité dans Faye, ibid., p. 631), dit-il alors que l’Allemagne est en guerre contre l’Angleterre. A ce même moment, il écrit que “nous luttons pour la formation d’un futur” (cité dans Faye, ibid., p. 635), et quel futur ! L’Europe nazie, débarrassée des Juifs, des Tziganes, des Slaves, des homosexuels, des gauchistes, etc. Heidegger poursuit en en appelant au “nouveau rang de la “race” à venir”, rapportant “la pensée de la race” au “sol de la subjectivité”, et affirmant : “L’homme n’est pas moins sujet, mais au contraire de manière plus essentielle, lorsqu’il se conçoit comme nation, comme peuple, comme race” (cité dans Faye, ibid., p. 641).

 

Mais Heidegger va plus loin lorsqu’il affirme : “Mais il existe une différence abyssale entre appartenir à une race et établir une race particulièrement et expressément, comme “principe”, résultat et but de l’être-homme; surtout lorsque la sélection raciale est proprement conduite non seulement comme une condition de l’être homme, mais lorsque cet être-race et la domination en tant que cette race sont érigés en fin ultime” (p. 642). L’exaltation de l’être-race (aryen) de Heidegger est analogue à celle des nazis, avec comme auto-finalité une domination totale de la race aryenne.

 

Conclusion

 

Emmanuel Faye de conclure à “la nécessité vitale de voir la philosophie se libérer de l’œuvre de Heidegger. En effet, ses écrits continuent de diffuser les conceptions radicalement racistes et destructrices pour l’être humain qui constituent les fondements de l’hitlérisme et du nazisme. Dans l’œuvre de Martin Heidegger, ce sont les principes mêmes de la philosophie qui se trouvent abolis. Aucune place n’y est laissée à la morale, ouvertement et radicalement anéantie. […] En outre, ce que nous savons désormais de la manière d’agir de Heidegger – ses multiples lettres de dénonciation et ses rapports secrets, son rôle actif dans l’introduction du “principe du Führer” à l’Université, les liens étroits qu’il a noués avec les responsables des autodafés contre les auteurs juifs, l’entreprise de falsification de ses propres écrits après 1945, puis, une fois assurée son audience planétaire, la réintégration dans ses œuvres complètes des cours et des textes les plus hitlériens et racistes – nous interdit de voir en lui un philosophe” (pp. 685-686). Plus loin, il poursuit : “Comment pourrait-on considérer comme philosophe un auteur qui se sert des mots les plus élevés de la philosophie [métaphysique] pour exalter la puissance militaire du nazisme et justifier la discrimination la plus meurtrière ?” (p. 687). De même, si “dans la logique aussi l’on peut introduire la figure du Führer” (cité dans Faye, ibid., p. 686), comme dit Martin Heidegger, que reste-t-il de pensée logique-critique pour celui-ci ?

 

Il rappelle en outre que “le nazisme d’Heidegger est déjà présent dans les ouvrages antérieurs à 1933. Si, dans Être et temps, il se fait discret car son but est d’obtenir la succession de Husserl, l’on y trouve déjà l’affirmation selon laquelle l’existence humaine ne peut accomplir son “destin authentique” que dans “un peuple, une communauté”. Dans le contexte de l’époque, cette thèse renvoie clairement aux notions de “communauté de destin” et de “communauté de peuple” qui sont alors les termes distinctifs des nationaux-socialistes” (pp. 687-688).

 

La récente montée en puissance des philosophes néo-païens comme Alain de Benoist (du GRECE, qui a autrefois hébergé des anciens nazis) ou Francis Cousin (et son antisémitisme renouvelé), ou celle des « nationaux-socialistes » déclarés comme Alain Soral (qui vient de rééditer avec un résumé apologétique Mein Kampf chez Kontre Kulture), tout comme la permanence de l’heideggerianisme dans la philosophie universitaire en France, tout cela nous incite à penser que cet ouvrage est véritablement salutaire, et qu’il sera utile dans ce long combat qui nous attend contre la nazification de la pensée et pour la réhabilitation d’une pensée logique, critique, universaliste, révolutionnaire, c’est-à-dire émancipatrice.

 

A. Paris